Mon petit-déjeuner avec… François Hollande : “Nicolas Sarkozy nous a épuisés”

Publié le par repondre à Gauche 62

Au dernier étage du Café de l’Assemblée, rue de Bourgogne à Paris (VIIe), François Hollande surgit, pressé. Le président du conseil général de Corrèze, ce jeudi, n’avalera rien. « J’en suis à mon troisième petit-déjeuner », lance-t-il, tout sourire.

“Il y a un niveau d’inquiétude élevé chez les jeunes, mais encore davantage chez leurs parents.”

“Il y a un niveau d’inquiétude élevé chez les jeunes, mais encore davantage chez leurs parents.” France Soir

FRANCE-SOIR Avez-vous le souvenir d’avoir une fois dans votre vie voulu faire autre chose que de la politique ?

FRANÇOIS HOLLANDE Oui. J’ai rêvé d’être footballeur. C’était ma passion, mais j’ai assez vite compris que je n’avais pas toutes les qualités requises pour devenir un champion ! Cela étant, je ne me suis pas dit enfant : « Je serai président. » On ne naît pas président dès le premier cri. On le devient après un long cheminement.

 

Il n’y a pas de réussite sans travail. C’est ce je dis à tous les élèves.

F.-S. Vous collectionnez les diplômes. Comment pouvez-vous nous faire croire que vous êtes un candidat « normal » ?

F. H. J’ai eu cette chance d’aimer les études et de réussir les concours. Adolescent, j’étais studieux. Il n’y a pas de réussite sans travail. C’est ce que je dis à tous les élèves. Il y a des dons, mais le premier est celui de l’effort.


F.-S. Pourquoi avez-vous passé autant de concours ?

F. H. Je voulais pouvoir choisir ma vie. Pas seulement pour faire plaisir à mes parents ou à mes grands-parents, qui étaient instituteurs et attachés aux titres scolaires. A la sortie de l’ENA, j’ai choisi un grand corps de l’Etat : la Cour des comptes. Mais mon intention était de me présenter le plus vite possible aux suffrages pour faire prévaloir mes idées.


F.-S. Etait-ce aussi le choix de vos parents ?

F. H. Non. Mon père aurait préféré que je rentre dans le secteur privé. Que je puisse « rentabiliser » mes diplômes (sourire). Je n’ai jamais été séduit par la réussite matérielle. Je voulais servir l’intérêt général, et je cherchais la meilleure façon d’y parvenir sans que personne ne puisse un jour contester la force et la sincérité de mon engagement.


F.-S. Votre mère était assistante sociale et votre père médecin ORL. Avez-vous le souvenir de débats très politisés chez vous ?

F. H. La politique faisait partie de nos conversations familiales. Mes grands-parents étaient des modérés. Mon père était plus à droite. Ma mère avait une sensibilité sociale. Je me suis déterminé par moi-même. J’avais plusieurs références, et j’ai épousé la gauche avec réflexion et passion.


F.-S. Auriez-vous pu être de droite ?

F. H. Non (la réponse fuse). Je voulais changer le monde, je cherchais la société idéale et, déjà, je ne supportais pas les injustices : celles de la naissance, mais aussi celles des destins écrits d’avance. Je vivais dans un milieu plutôt favorisé. J’avais une dette à acquitter à l’égard des plus mal lotis. D’où ce désir de changer les choses. Je ne voulais pas occuper une fonction, mais être reconnu, par mes semblables, pour être leur porte-parole, leur être utile.


F.-S. Au début du premier septennat de François Mitterrand, vous avez fait partie d’un cercle d’hommes chargés de mission pour les questions économiques. Votre désir de devenir président de la République remonte-il à cette époque ?

F. H. Je découvrais alors ce qu’était le pouvoir et le sommet de l’Etat, à savoir le fonctionnement de la présidence de la République. J’ai ensuite prolongé ces observations et mon action comme directeur de cabinet de Max Gallo, porte-parole du gouvernement. A 27 ans, je faisais mon apprentissage.


F.-S. Vous êtes-vous dit : « Un jour, ce sera moi qui serai sur le perron de l’Elysée » ?

F. H. J’ai toujours considéré qu’il fallait franchir patiemment les étapes. La première, indispensable, était l’élection. En 1988, j’ai éprouvé une grande fierté en devenant député de la Corrèze.


F.-S. De quand date cette décision, alors ?

F. H. Ce n’est pas une improvisation, l’expression d’un caprice ou un devoir né d’une circonstance. La question aurait pu se poser lorsque j’étais premier secrétaire et pourtant c’est lorsque j’ai quitté la direction du PS, à la fin de l’année 2008, que j’ai considéré que « le moment était venu ». Ma décision a été un aboutissement.

F.-S. Votre motivation justement vous distinguera-t-elle de celle de Martine Aubry qui semble être une candidature par défaut puisque DSK est « retenu » aux Etats-Unis ?

F. H. Je n’essaie pas de me distinguer. J’affirme une démarche et une conviction : redonner confiance aux Français en leur avenir. Je porte le projet de réconciliation autour de nos valeurs communes pour redresser notre économie et réduire les inégalités. Je veux mettre la fonction présidentielle et les moyens de l’Etat au service du quotidien des Français, ce qui suppose de mobiliser toutes les forces de la nation (collectivités locales, partenaires sociaux, citoyens…). Je n’ai que Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen comme adversaires. Et la primaire socialiste n’est qu’une étape pour parvenir à la seule victoire qui compte : celle de la France en 2012.


F.-S. La jeunesse est l’un des thèmes majeurs de votre campagne. Qu’avez-vous comme idée pour aider cette jeunesse à la dérive ?

F. H. La jeunesse, c’est l’affaire de tous. Si nous ne parvenons pas à donner à la génération qui arrive toutes les conditions et les chances de sa propre réussite, c’est la France elle-même qui va reculer. Il y a un niveau d’inquiétude élevé chez les jeunes, mais encore davantage chez leurs parents. Ce sujet-là nous rassemble tous au-delà des catégories sociales. Il faut réenclencher le rêve français. Vous savez : cette espérance collective qui permettait à chaque génération de vivre mieux que la précédente.

F.-S. Quelles sont vos propositions pour y parvenir ?

F. H. Cela part de la petite enfance – en renforçant les moyens de garde pour permettre aux jeunes parents d’être pleinement dans leurs activités professionnelles – jusqu’à l’entrée des jeunes dans la vie active avec l’idée du « contrat de générations ». L’employeur qui gardera un senior jusqu’à l’âge du départ à la retraite à taux plein et qui embauchera un jeune de moins de 25 ans en CDI sera dispensé de toute cotisation sociale pendant trois ans. C’est l’idée d’une transmission des savoirs, de l’expérience des plus anciens aux plus jeunes et de la réconciliation dans l’entreprise.


F.-S. Et l’école ?

F. H. Aucun élève ne sortira de l’école primaire sans avoir les meilleures conditions de poursuivre son parcours.


F.-S. Comment y parviendrez-vous ?

F. H. Par une pédagogie plus personnalisée. Par un redéploiement de moyens là où les élèves sont les plus en difficultés. 120.000 jeunes sortent chaque année du système scolaire sans qualification. Je prends l’engagement qu’aucun élève ne sera en échec scolaire d’ici dix ans. On ira chercher, un par un, ceux qui sont dans l’exclusion, l’humiliation et la déscolarisation. Deuxièmement : je préconise une orientation scolaire continue. Que l’élève sache bien qu’il est conduit là où il aura une possibilité de trouver son accomplissement. Enfin, je veux ouvrir encore davantage l’enseignement supérieur, avec un lien plus direct avec les grandes écoles et des filières qui soient plus professionnalisantes pour éviter le gâchis de l’abandon ou des études longues sans débouché.


F.-S. Que pensez-vous du modèle anglais où l’école s’arrête à 15 heures et propose ensuite à chaque élève au sein de l’école une activité de son choix (musique, théâtre, sport, etc.).

F. H. L’accompagnement scolaire est très important pour lutter contre la « marchandisation » du soutien après l’école et pour ouvrir à la culture ou aux sports. Les élèves doivent retrouver à l’école la fierté d’apprendre, de découvrir et surtout d’avoir la consécration de leur talent dans leur domaine de prédilection.


F.-S. Que dites-vous aux enseignants qui sont en bout de course ou découragés par le système actuel ?

F. H. Je tiens d’abord à rendre hommage à leur travail. Ils ont tant de difficultés à surmonter. Les plus jeunes arrivent dans leur classe sans préparation. La première urgence, c’est de remettre un temps de formation après la réussite du concours. Ensuite, je refuse qu’on envoie les jeunes enseignants là où les élèves sont les plus difficiles ! C’est le cas aujourd’hui. D’où les découragements et les démissions. Enfin, je propose un contrat avec les établissements qui sont soumis à des conditions sociales éprouvantes.


F.-S. Et ces jeunes qui souffrent de plus en plus de phobie scolaire ? Ceux qui tombent dans l’alcool et le cannabis ?

F. H. Il y a des élèves qui posent des problèmes et qui sont en souffrance. Il faut les accompagner et les sortir de leur établissement pour les accueillir dans des structures spécialisées. On ne doit abandonner personne, mais on ne peut pas accepter la violence et les déviances.

F.-S. Quelle place voulez-vous donner aux enfants handicapés car beaucoup d’entre eux, malgré la loi existante, n’ont pas accès à l’école.

F. H. C’était une promesse du candidat Sarkozy et, une nouvelle fois, cela a été un désenchantement. Les enfants handicapés doivent le plus longtemps possible être scolarisés. Or les postes d’accompagnement ont été supprimés et, plus grave encore, quand ils ne l’ont pas été, il y a un renouvellement constant des auxiliaires de vie scolaires. Il n’est donc pas possible de créer un attachement long entre l’adulte et l’enfant. Nous avons besoin de tous nos enfants. Mon mot d’ordre, c’est : « Nous avons besoin de tout le monde pour réussir ensemble. »


F.-S. Etes-vous pour la dépénalisation du cannabis ?

F. H. Ce ne serait pas le message le plus pédagogique. Notre premier devoir, c’est de montrer le danger des drogues. On n’en fera jamais assez pour l’information des jeunes sur les risques. Je considère indispensable d’ouvrir un débat après l’élection présidentielle sur la meilleure façon de lutter contre les trafics et les drogues. La question qui devra être posée est non pas la légalisation – l’Etat ne va pas se transformer en producteur ou en distributeur – mais la façon de conjuguer sanction et soins.

Quand une jeunesse n’a plus d’avenir, elle se met en révolte. Soit silencieusement, soit collectivement.

F.-S. Quel enseignement tirez-vous des printemps arabes et du mouvement des « indignés » espagnols, portugais et grecs ?

F. H. Ils confirment ma priorité. Quand une jeunesse n’a plus d’avenir, elle se met en révolte. Soit silencieusement, dans des comportements individuels de rupture. Soit collectivement, en descendant dans la rue pour marquer leur indignation ! Les printemps arabes, c’est un formidable mouvement. La France aurait dû être à la hauteur de cette aspiration à la liberté. Or elle a été silencieuse. Je veux dire à tous ces pays que nous serons à leurs côtés. Je comprends les « indignés » qui sont frappés par des plans d’austérité alors que demeurent des écarts de richesse considérables. Comment accepter que le plus grand nombre fasse des sacrifices alors que d’autres s’octroient des bonus bancaires ou des stock-options !


F.-S. Les Français ne sont-ils pas devenus individualistes ? La gauche n’a-t-elle pas un rôle important à jouer pour qu’ils retrouvent le sens des mots « fraternité » et « solidarité » ?

F. H. Oui. Le beau mot de fraternité !… Nicolas Sarkozy a divisé les Français, nous a opposés et, finalement, nous a épuisés. D’où la défiance et le pessimisme. Je propose une démarche inverse : nous unir, autour d’un thème fédérateur : l’alliance des générations qui exige la solidarité. Comment accepter un effort s’il n’est pas équitable et partagé ? D’où ma proposition de réforme fiscale. Ce n’est pas un objectif en soi, c’est le préalable pour nous mettre collectivement en mouvement.


F.-S. Quels sont les axes de force de la France ?

F. H. Notre vitalité démographique. Nos atouts sont aussi industriels et agricoles, car nous sommes la cinquième puissance commerciale du monde. Notre culture, notre langue sont reconnues dans le monde entier. Notre géographie comme notre histoire nous confèrent des responsabilités en Europe et dans le monde. Nous sommes un grand pays, et il nous oblige à être à la hauteur de cette fierté.


F.-S. Pourtant la France n’a pas le moral !

F. H. Ce qui est attendu du prochain président de la République, c’est qu’il puisse dire la France qu’il veut dans cinq ans. Une France capable de faire la transition économique, énergétique, écologique, mais aussi générationnelle et éducative.


F.-S. Nicolas Sarkozy, pendant sa campagne, avait « boosté » les Français avec son slogan « travailler plus pour gagner plus ». Quel est le vôtre ?

F. H. Je n’en suis pas encore aux slogans – ils viendront plus tard – dans la campagne présidentielle. Ce que je veux, c’est, à travers ma vision de la France, ouvrir un chemin pour vivre ensemble et mieux qu’aujourd’hui.

F.-S. Qu’est ce qui vous a le plus indigné dans la gouvernance Sarkozy ?

F. H. C’est son inconstance. Sa virevolte. Ses contradictions. Ses annonces sans suite, ses promesses oubliées. En définitive, il s’est lui-même abîmé, a affaibli la fonction présidentielle et la politique dans son ensemble en captant tous les pouvoirs.


F.-S. Quel président seriez-vous ?

F. H. Le prochain président doit avoir la hauteur nécessaire pour susciter le respect comme la proximité indispensable, l’humilité même pour comprendre les citoyens.


F.-S. Etait-ce pour vous distinguer de lui que vous avez inventé le concept du candidat normal ?

F. H. J’ai parlé de candidat « normal » parce que je considère que la manière dont Nicolas Sarkozy a dirigé le pays est profondément anormale.

F.-S. Ecoutez-vous Nicolas Canteloup, le matin sur Europe 1 ? Il vous caricature chaque jour avec des préoccupations « normales » de candidat « normal »… 

F. H. Oui, ça m’arrive (large sourire). Il faut accepter la caricature et, surtout, ne pas lui ressembler.


F.-S. Si vous aviez la possibilité d’inviter à votre table de grandes figures du monde politique, historique, littéraire, musical, qui inviteriez-vous ?

F. H. Georges Clemenceau. Une force, une rage même, mais aussi le sens de l’Etat et le culte de la liberté et puis de l’humour, et même une ironie féroce dont bon nombre de ses adversaires ne se sont jamais remis.

F.-S. Quand vous avez envie de « couper » avec la politique, que faites-vous ?

F. H. Je suis curieux de tout et surtout des gens ! L’histoire me passionne. Je reste hanté par l’entre-deux-guerres, et la débâcle de 1940. Le moment où le pays a basculé. Des hommes confrontés au choix du courage ou de la résignation, voire de l’abandon. Ça vaut encore aujourd’hui.

Rien ne peut se faire sans une vie personnelle épanouie.

F.-S. Encore la politique !

F. H. Oui ! (Sourire) Mais rien ne peut se faire sans une vie personnelle épanouie, sans le bonheur privé.


F.-S. Vous êtes le père de quatre enfants, jeunes adultes. Vous encouragent-ils dans cette période particulière de votre vie ?

F. H. Je discute beaucoup avec eux et je les écoute mais mes enfants sont libres et indépendants.


F.-S. Leur avis en tant que jeunes citoyens ne vous inspire-t-il pas ?

F. H. La vie familiale et personnelle et la vie politique ne se confondent pas.

 

 

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