François Hollande et l'affaire DSK : "Regarder la vérité en face"
Aujourd'hui à Dijon, François Hollande a accepté de répondre à nos questions : jeunesse précarisée, affaire DSK, relations médias-politiques, le député et candidat aux primaires socialistes en vue de l'élection présidentielle de 2012 a accepté de répondre à nos questions, mercredi, par téléphone.
Vous venez à Dijon, dans le quartier de la Fontaine d'Ouche, pour évoquer le thème de la jeunesse. Pourquoi intégrer cette thématique dans votre campagne ?
« Je considère que l'enjeu majeur de la prochaine élection présidentielle, c'est de mettre la jeunesse au coeur de nos engagements. Non pas pour aller séduire une catégorie d'âge, mais pour mobiliser l'ensemble de la nation, l'ensemble des générations. Parce que, de la qualité de la promotion que nous assurerons à nos enfants dépendra le redressement de notre pays.
La jeunesse, c'est un ensemble, ce n'est pas simplement des jeunes qui seraient indifférenciés. Il y a une jeunesse qui est plus en difficulté qu'une autre, même si c'est l'ensemble qui soit être porté par nous. Si je vais dans un quartier (aujourd'hui), c'est parce que je considère qu'il y a aussi une jeunesse précarisée, une jeunesse pauvre, déscolarisée et qu'il faut absolument s'attacher à la remettre dans une perspective de progrès. »
Cela peut-il passer par exemple par davantage de mixité sociale, au-delà de ces quartiers ?
« Il y a la mixité sociale, bien sûr, mais il y a aussi un encadrement plus important et une individualisation de l'action publique. Prenons l'exemple de l'école : chaque fois qu'il y a échec scolaire, ne pas laisser s'enkyster, s'aggraver, pour conduire ensuite à une déscolarisation et une sortie du système. On sait qu'il y a à peu près 120 000 jeunes qui sortent de notre système de formation sans qualification. Moi, je veux les prendre un par un, qu'on fasse en sorte que nul ne soit laissé comme ça dans la nature, sans la garantie d'une culture et d'un savoir-faire. »
Ces classes populaires et ouvrières justement. Elles font l'objet d'un débat à gauche, lancé par la fondation Terra Nova. Le Parti socialiste doit-il s'en détourner s'il veut remporter l'élection présidentielle au profit des classes moyennes ?
« Non, parce que ce n'est pas sérieux. Un candidat à l'élection présidentielle, le futur chef de l'Etat, doit s'adresser à tout le pays, à toutes les catégories, à tous les individus, n'en négliger aucun et aucune. C'est être capable par une grande ambition, par un projet de parler à tous.
Je reprends l'enjeu de la jeunesse : qu'est-ce qui fait que ce thème me paraît être le bon ? Parce que, qu'on soit dans les catégories populaires ou qu'on soit dans les classes moyennes, qu'on soit fonctionnaire ou dans le secteur privé, retraité ou au chômage, qu'est-ce qui compte le plus ? Qu'est-ce qui fait qu'on peut se dépasser nous-mêmes ? C'est parce qu'on aura la certitude que ça ira pour nos enfants et nos petits-enfants. C'est ça qui unie. Aussi, gagne l'élection présidentielle celui ou celle qui est capable de trouver l'aspiration très majoritaire du pays. »
La présidentielle. Avec cette "affaire DSK", le PS doit-il décaler les primaires, faut-il revoir les candidatures au sein du PS ?
« Non. Il faut garder le cap et les échéances à leurs dates. Dominique Strauss-Kahn, dont je ne sais pas quel sera le sort judiciaire, n'était pas candidat déclaré aux primaires. Chacun savait qu'il y réfléchissait, qu'il allait y aller, sûrement, probablement. Il est en ce moment dans la difficulté que l'on sait. Mais ça n'enlève rien à la qualité d'autres candidats, qui se présenteront à la primaire. Ce n'est pas ainsi un candidat à la primaire qui a été empêché, c'est le directeur du FMI. »
La question de l'après-DSK se pose : le PS doit-il trancher rapidement cette question, quand bien même cela paraît cruel ? Comme par exemple prendre ses distances avec DSK pour ne pas mêler les genres et créer un amalgame dans l'opinion publique ?
« Je pense qu'il faut de la retenue, et nous l'avons tous observée cette réserve. Il fallait aussi traduire l'émotion, le choc que son arrestation puis ensuite son emprisonnement a provoqué au sein du Parti socialiste, et chez beaucoup de Français. Il était normal que, dans l'attente d'une première décision de justice qui va intervenir vendredi (aujourd'hui), on ne se précipite pas, soit pour dénoncer un complot, soit pour condamner un homme qui jusqu'à nouvel ordre est présumé innocent. Et ne pas ignorer non plus une victime, une femme qui dit qu'elle a été agressée. Donc, le mieux, c'était d'observer cette retenue et de partager un moment d'émotion liée à la personne de Dominique Strauss-Kahn et aux images qui ont été largement diffusées. »
Cette hypothèse du complot, partagée par nombre de Français et au sein même du PS, faut-il la prendre au sérieux ou l'évacuer rapidement ?
« Je peux comprendre que beaucoup y aient songé, tellement la nouvelle paraissait invraisemblable et qu'il y a toujours ce risque d'une manipulation. Mais je ne pense pas que ce soit l'hypothèse la plus probable. »
Vous-même, à titre personnel, comment avez-vous vécu cette histoire ?
« Je l'ai vécue comme l'irruption de l'invraisemblable. Un homme, directeur du FMI, potentiellement candidat à la candidature, accusé, mis en cause, c'est déjà un premier choc. Puis ensuite une victime qui maintient ses déclarations, un juge qui envoie Dominique Strauss-Kahn en détention, c'est un second choc. Je connais Dominique Strauss-Kahn, je l'ai vécu peut-être plus intensément que d'autres. Mais j'imagine que ça a été pour beaucoup de nos concitoyens la même épreuve. Ensuite, il y a la vérité des faits, le travail de la justice, et la justice américaine, c'est une justice dans un pays démocratique. Il faudra regarder la vérité en face. »
Comment recevez-vous les sondages qui vous placent en tête des primaires et du coup au second tour de la présidentielle ?
« Je n'ai pas changé d'avis sur les sondages. Qu'ils me soient favorables aujourd'hui ou qu'ils me soient parfois plus difficiles à regarder hier ou avant-hier. Ce qui compte, c'est l'évolution, c'est la progression, qui renvoie à un travail que j'ai fait et à une démarche que j'ai engagée en me présentant à la candidature. Mais je ne considère pas que les bons sondages d'aujourd'hui annoncent le résultat de demain. Et j'aurais là une illusion que d'imaginer que les jeux seraient faits. Même si je suis très largement en tête. Donc une élection, ça se conquiert, ça se mérite, ça s'arrache, ça se travaille. Un sondage, ça se constate. »
Les médias américains ont beaucoup critiqué les médias français sur leurs relations avec les politiques et ce qu'ils tairaient volontairement. Faut-il selon vous revoir ce "système" français ?
« Les médias français ont toujours su faire la différence entre la vie privée et la vie publique. Alors, est-ce qu'une partie de la vie privée ne mérite pas d'être dévoilée ? Oui, celle qui consiste à dire avec qui un candidat vit, parce que demain ce sera peut-être un conjoint qui aura une existence pour les Français. Ca vaut pour l'élection présidentielle. Mais est-ce que pour autant il faut aller plus loin et révéler ce qui est de l'ordre de la protection de ses choix personnels ? Je ne crois pas. Je pense que la presse, là-dessus, n'a pas à dire les préférences sexuelles ou les libertés que chacun s'accorde. Je crois que là, ça fait partie, et heureusement, dans notre République, de ce que les citoyens exigent pour eux-mêmes. »
Dernière question, sur cette polémique liée aux panneaux signalant les radars automatiques. Etes-vous pour ou contre leur suppression ?
« J'étais favorable à ces panneaux, non pas pour échapper à la rigueur de la règle et à la sanction éventuelle, mais parce que ça nous permettait de ralentir. C'était, à mon sens, un facteur, un moyen de nous rappeler qu'il fallait faire attention. Maintenant, je ne veux pas faire preuve de laxisme. La sécurité routière est une grande cause nationale. Elle mérite le soutien de tous et je ne veux pas céder à la facilité. »
Propos recueillis par Emmanuel Hasle
Le Bien Public